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fanfics
Last Act
by
Miki
I.
Maya
Kitajima venait d'entrer à jamais dans l'histoire du théâtre. Son nom
allait devenir une légende suscitant l'admiration inconditionnelle et le
respect éternel des générations futures. Car ce soir-là, sous les yeux
ébahis de l'audience, elle s'était transformée en la déesse écarlate.
Non, elle était allée beaucoup plus loin que ça: elle avait cessé
d'exister. Le temps d'une représentation Maya Kitajima avait disparu de
la surface de la terre. Et à sa place s'était tenue la plus belle des
divinités, la déesse écarlate. Descendue parmi les mortels, à nouveau
faite de chair et de sang.
Mais la grande première était terminée et
l'incarnation céleste s'en était retournée avec les dieux. Désormais, il
ne restait plus que Maya Kitajima. Seule dans ce jardin suspendu à ciel
ouvert. Son rêve, interpréter la déesse écarlate, elle l'avait réalisé.
Elle s'était battue tant d'années pour y parvenir, elle avait accepté
d'endurer toutes les souffrances, de faire tant de sacrifices, de
relever tous les défis ... enfin elle avait réussi. Mais à quel prix! Au
début, elle pensait se battre pour elle-même, pour sa survie: le théâtre
était sa seule raison de vivre, sa seule raison d'être. Elle pensait
aussi se battre pour sa mère, pour qu'elle puisse être fière de sa
petite fille même du haut de son paradis.
Mais lorsqu'enfin elle eut compris la nature
profonde de son personnage, lorsqu'elle découvrit ce qui se cachait dans
le coeur de la déesse écarlate, son âme s'éveilla à la vie. Pour la
première fois, elle ouvrit les yeux et elle vit la lumière. Elle vit
alors ce qui depuis toujours se tenait devant elle. Elle sut alors que
durant toutes ces années, elle avait vécu dans l'erreur. Elle ne s'était
battue ni pour sa mère, ni pour elle-même. Elle le savait désormais.
Pendant tout ce temps, elle s'était battue pour ... lui. Lui et lui seul.
Oui, elle le savait désormais. Mais lorsqu'elle s'en était aperçue/
rendue compte, il était déjà trop tard. Il s'était promis à une autre. A
cette pensée, son coeur se tordit de douleur et elle ne put retenir les
larmes qui roulèrent sur ses joues. Oh, pourquoi avait-elle attendu si
longtemps pour écouter ce que son coeur ne cessait de crier? Pourquoi
l'avait-elle gardé silencieux? Son bonheur avait été à portée de main et
elle l'avait laissé s'envoler ... comme le sable glisse entre les doigts,
elle l'avait étreint un bref instant avant de le perdre à jamais. Qu'est-ce
qui l'avait retenue? La peur ... tout simplement. Elle avait eu peur de
lui. Un homme si attirant, si important, couronné par le succès, écrasé
par les responsabilités, enchaîné à son nom et à son travail ... comment
aurait-elle pu imaginer un instant qu'il aurait une place pour elle dans
son coeur? Elle ... l'insignifiante Maya Kitajima. Elle avait tellement
peur qu'il la fasse souffrir. Elle craignait par dessus tout de se faire
rejetée, humiliée par l'homme qu'elle adorait plus que quiconque! Elle
craignait qu'il ne punisse son audace avec cruauté. Cruel ... il s'était
montré si souvent cruel avec elle dans le passé. Bien sûr, elle avait
fini par comprendre que ce n'était qu'un masque derrière lequel il se
cachait. Lui aussi était un grand acteur. Pendant tant d'années il avait
joué le rôle de l'homme distant et indifférent. Et un jour, son masque
de verre s'était brisé. Et Maya avait découvert dans ses yeux un coeur
débordant d'amour et de gentillesse. Il l'aimait autant qu'elle
l'adorait. Elle le savait. Et quoi qu'il ait pu faire ou affirmer par la
suite, elle garderait cette certitude dans son coeur: il était son âme
soeur, sa moitié retrouvée, sa raison d'exister, son unique espoir de
bonheur... C'était grâce à lui que son rêve était devenu réalité. Car
sans lui, sans l'amour infini qu'elle éprouvait, jamais elle n'aurait pu
incarner la déesse écarlate. Jamais. Et maintenant qu'elle était arrivée
au sommet, il lui semblait que seul un précipice sans fond s'étendait
désormais devant elle. Elle n'avait plus de rêve et elle avait perdu
l'unique amour de sa vie.
Un nouvel éclair de douleur lui transperça la
poitrine. Elle ne devait plus penser. Elle devait sortir de cette triste
méditation qui l'enfonçait dans son désespoir. Elle regarda autour
d'elle. L'endroit renvoyait un parfum de sérénité et d'intimité
respectée. Ce petit espace de verdure avait été aménagé selon le modèle
occidental. Ces jardins suspendus avaient vu le jour dans des villes
surpeuplées où les fleurs et l'herbe verte du gazon se faisaient de plus
en plus rare. Il était de bon goût d'avoir de ces écrins végétaux
aériens, d'où la présence de ce nouveau jardin sur le théâtre. Il
n'était pas recouvert et en cet instant il offrait le spectacle de son
herbe verte et tendre, de ses parterres de fleurs colorés et de ses
bancs de pierre solennels en contemplation au ciel étoilé. Mais Maya
regarda autour d'elle et ne vit rien ... ni personne. Elle était seule
sur le toit du théâtre Daito. Terriblement seule. Cependant elle avait
recherché sa solitude. En bas, dans l'immeuble, on célébrait encore
l'énorme succès de la grande première de la déesse écarlate. Maya avait
été ovationnée, félicitée et flattée. Elle était le centre de toutes les
attentions. C'était une si belle récompense! Mais très vite, son bonheur
s'était dissipé. Car il était présent lui aussi ... avec l'autre.
L'homme qu'elle aimait au bras de sa fiancée. Et il allait l'épouser
dans quelques heures à peine, le lendemain de la grande première.
C'était ce qu'il avait annoncé il y a de cela des semaines. Et depuis
lors, une sourde angoisse avait rongé Maya de l'intérieur. Une angoisse
qu'elle oubliait uniquement en se glissant dans la peau de son
personnage... D'une grande élégance, tout de blanc vêtu, il
resplendissait dans cette soirée. Il était venu la féliciter, lui rendre
hommage pour sa grande prestation. Face à lui, Maya avait senti son
coeur fondre. Elle s'était sentie faible et crut que ses jambes allaient
refuser de la porter. Mais elle s'était promis de rester forte et elle
lui montrerait qu'elle était forte. Cependant, elle n'avait pu contenir
le tremblement dans sa voix en le remerciant. Elle avait tenté de sonder
le bleu profond de ces beaux yeux. Mais son regard resta impénétrable,
refusant de lui dévoiler ses secrets. Et c'était plus qu'elle n'en
pouvait supporter. D'une voix toujours faible, elle lui souhaita une
dernière fois tous ses voeux de bonheur ainsi qu'à sa future épouse. Et
comme elle était sincère en prononçant ses mots pénibles! Si elle ne
pourrait jamais être heureuse à ses côtés, elle espérait qu'au moins il
pourrait enfin profiter de sa vie en compagnie de celle qu'il avait
choisie. Même si jusqu'à son dernier souffle, Maya devrait vivre avec un
vide ténébreux au fond de son âme. A son tour, il l'avait remerciée avec
un sourire désarmant au coin des lèvres ... tandis qu'un éclair de
désespoir traversait son regard. Mais cela, Maya ne le vit pas...
Cette rencontre l'avait vidée de ses dernières
ressources. Lorsque l'on avait trinqué en l'honneur du très prochain
mariage du président de la Daito, Maya en avait profité pour s'esquiver
en douce. Son absence serait sans doute très vite remarquée mais elle
s'en moquait. Elle avait besoin de fuir, de trouver refuge dans un
endroit où elle pourrait pleurer en paix. Les jardins du toit ... elle
savait que personne n'y venait jamais.
Là, au milieu des arbres, l'herbe sous les
pieds avec au dessus le ciel étoilé, elle s'était sentie apaisée. Mais
cette sensation avait été bien éphémère. Elle était seule. Terriblement
seule. Elle éprouvait un horrible sentiment d'abandon et de chagrin
insurmontable. Était-elle condamnée à perdre tous les êtres qui étaient
chers à son coeur?
– Masumi ... je t'aime, je t'aime ...
murmura-t-elle à l'infini.
Alors elle éclata en sanglots et elle pleura,
pleura, pleura ... toute la douleur de son coeur déchiré se déversa dans
ses larmes, une douleur si vive qu'elle en perdit connaissance.
II.
Le ciel s'était couvert et les nuages
obscurcissaient le faible éclat des étoiles. Une fine pluie céleste
rafraîchissait le havre de silence et de solitude. Mais Masumi Hayami ne
s'en souciait pas. Il était assis sur un banc de pierre. L'averse
trempait peu à peu sa tenue de soirée et ajouté à cela, l'air frais lui
donnait des frissons. Mais Masumi Hayami ne s'en souciait pas. Il ne se
souciait pas non plus des commérages que son absence à la grande
réception allait susciter. Il ne souciat pas non plus de la maigre
excuse qu'il avait inventée pour s'éloigner de tous ces flatteurs, tous
ces intéressés ... de sa fiancée. Un appel urgent avait-il simplement
lancé et tout le monde avait acquiescé. Un sourire d'amertume se dessina
sur ses lèvres. Le monde entier ne voyait en lui qu'un bourreau de
travail, une machine infatigable, une source de succès intarissable ...
à l'exception d'une personne. Et cette personne était la seule dont
l'imperturbable Masumi se souciait vraiment... Maya Kitajima. C'était
pour elle et pour elle seule qu'il avait abandonné tous ses invités,
qu'il avait pour une fois failli à son devoir, qu'il avait laissé
derrière lui le couronnement de son succès. Car elle avait disparu de la
soirée et tout le monde s'était inquiété. Oh cela n'avait pas duré:
juste le temps de suggérer qu'elle se rafraîchissait sans doute dans sa
loge. Mais il n'était pas dupe. Il avait remarqué à quel point son joli
visage avait pâli tandis elle lui parlait, à quel point sa voix était
faible en le remerciant et à quel point ses grands yeux souffraient
quand elle présenta ses voeux de bonheur. Maya possédait un talent
d'actrice hors du commun. Il s'en était tout de suite aperçu. Mais dès
qu'elle sortait de scène et ôtait son masque de verre, ses moindres
sentiments transparaissaient sur son doux visage: elle était incapable
de mentir ou de dissimuler. Elle redevenait Maya ... la femme qu'il
aimait. Il avait tout fait pour essayer de l'oublier, il avait tout
tenté pour l'arracher de son coeur, il avait tant lutté contre cet amour
grandissant! Et même ce soir, il s'était juré de ne rien faire pour
aller vers elle. Mais il avait échoué. Et pour la première fois de son
existence, Masumi Hayami acceptait de bonne grâce sa défaite. Son amour,
il le savait, était plus fort que tout. Jamais il ne pourrait s'en
défaire. Jamais il ne pourrait oublier Maya. Même s'il avait décidé de
l'exclure de sa vie, même si très bientôt, il en épouserait une autre.
Mais de tout cela, il ne voulait pas s'en soucier. Pas maintenant.
Car à cet instant, la seule raison qui lui
permettait d'exister était la jeune femme qu'il tenait dans ses bras.
– Maya, soupira-t-il dans un tendre murmure,
réveille-toi mon amour.
En quittant la fête, il avait deviné
instinctivement où la trouver. Il s'était dirigé vers les jardins du
toit sans perdre de temps. Mille fois, il s'était répété sur le chemin
qu'il commettait une grave erreur et qu'il ne devait pas chercher à la
rejoindre. Mais il était mû par une force qui dépassait son entendement.
Elle était malheureuse et désespérée. Plus qu'il ne le devinait, il le
sentait. Et dans les moments sombres de son existence, il avait toujours
été à ses côtés. Toujours ... qu'il fût dissimulé derrière un bouquet de
roses bleues ou non . Et même si à présent il était la cause de sa
souffrance, il ne pouvait la laisser seule. Elle avait désespérément
besoin de lui ... tout comme il avait désespérément besoin d'elle.
C'était ainsi qu'il l'avait découverte évanouie, allongée dans l'herbe
tendre. Il l'avait délicatement prise dans ses bras. Elle lui avait
toujours paru légère comme un pétale de rose. Il s'était assis avec elle
sur le banc de pierre, la tenant tout contre lui comme l'on tient un
petit enfant endormi. Et lorsque les premières gouttes les avaient
caressés, il l'avait enveloppée dans sa veste.
– Petite fille, sussura-t-il, réveille-toi.
Mais en réalité, il souhaitait qu'elle se
reposât un moment encore. Il voulait la garder ainsi, serrée contre
coeur, jusqu'à son dernier souffle de vie ...
Il se souvint de la première fois qu'il avait
posé les yeux sur elle. Ce jour-là, il l'ignorait alors, quelque chose
s'était éveillé en lui. Et il avait décelé en elle cette petite chose
qui la rendait si particulière. Et ce n'était pas son talent. Non. Il
s'agissait de cette joie de vivre, de cette force vitale, de cette
passion dans les sentiments qui la faisait sourire, qui la poussait en
avant même durant les situations de crise. Il s'était intéressé à cette
force cachée. D'abord par curiosité il avait voulu suivre l'évolution de
cet être à l'apparence si fragile. Il souhaitait comprendre d'où elle
tirait tant d'énergie. Puis il avait admiré cette volonté inébranlable,
cette innnocente spontanéité. Dès lors, il avait décidé de devenir son
protecteur anonyme quoiqu'il advienne. Car au fond, déjà ils se
ressemblaient. Ils étaient tous deux orphelins d'une certaine manière.
Son bonheur à elle faisait le sien. Cela lui suffisait. Au fil du temps,
sans même s'en apercevoir et ensuite refusant de le croire, il était
tombé sous son charme ... il était amoureux. Amoureux d'une jeune fille
apparemment insignifiante, de dix ans sa cadette, celle qu'il avait pris
pour habitude d'appeler petite fille. Mais elle avait grandi. La petite
fille se cachait encore au fond de ces grands yeux purs mais c'était
désormais une merveilleuse jeune femme qu'il retenait prisonnière dans
ses bras. Celle que le destin lui avait désigné. La seule qui aurait été
en mesure de faire son bonheur. Il le savait. Ô combien cette pensée lui
était douloureuse! Jamais elle ne serait sienne. Il était allé trop loin,
il avait commis trop d'erreurs et il était accablé par le poids de la
culpabilité et du remord. Comment pourrait-elle un jour lui pardonner?
Il se sentait si responsable de la mort de sa mère! Ne pensant qu'à lui,
il avait empêché la mère et la fille de se retrouver! Comment pourrait-il
un jour se pardonner à lui-même, non seulement ça mais aussi tout le
reste? Se pardonner sa lâcheté lorsqu'il se réfugiait derrière des roses,
ses mensonges lorsqu'il se montrait méprisant, son égoïsme lorsqu'il
était dévoré par la jalousie à la voir sourire à un autre que lui ...
Elle n'appartenait pas à son monde. Et sur ce faible motif, il l'avait
rejetée. L'erreur de toute une vie. La vérité était qu'elle méritait
mieux que lui. Qu'avait-il à lui offrir? Son nom? Son argent? Elle n'en
avait que faire! Il la connaissait trop bien! Son amour? Peut-être. Son
seul bien précieux. Mais en aurait-elle voulu? Non, sans doute pas. Il
sortirait de sa vie, c'était décidé. Il cesserait de la faire souffrir.
Mais avant la séparation définitive, il désirait savourer cet instant
unique. Cette dernière rencontre intime, cette dernière étreinte dans
ses bras, tout contre lui, tout contre son coeur ...
La pluie continuait de tomber doucement. Masumi
était trempé mais il n'y prit pas garde. Maya, quant à elle était en
grande partie abritée par ces larges épaules. C'était tout ce qui
importait. Tous deux formait un tableau bouleversant. Un couple caressé
par les cieux, seuls, au milieu d'un Eden incongru ... un géant blond
berçant dans ses bras une frêle jeune femme endormie, son regard si
plein d'amour et de tristesse qu'on aurait juré que les cieux pleuraient
sur cette union contrariée. Puis l'homme posa délicatement sa joue
contre celle de sa moitié. Un simple effleurement. Aussi léger que la
caresse d'une pétale. Il poussa un profond soupir. Une larme s'échappa
de son oeil clair et alla finir sa course au coin des lèvres de sa bien-aimée.
La seule larme qu'il eût versée depuis bien des années et l'unique qu'il
eût jamais partagée. Le souvenir d'une autre nuit vint alors le hanter.
Une nuit semblable à celle-ci ... il revoyait le vieux temple, entendait
la pluie battante s'écraser sur le toit et ressentait à nouveau cette
impression de tenir le trésor le plus précieux au monde dans le creux de
ses bras ... il soupira à nouveau. Et avec une tendresse infinie, son
doigt caressa la joue de la belle endormie. Il ferma les yeux et déposa
un doux baiser sur le front de son aimée. Ensuite, avec une main de
velours, il leva son visage vers lui.Combien de temps l'avait-il tenue
ainsi enlacée? Une minute? Une éternité? Même l'éternité ne lui
suffisait pas! Mais le temps filait et bientôt il manquerait! Cependant,
c'est lentement, très lentement, qu'il rapprocha son visage du sien.
Je t'aime , Maya, murmura-t-il en prenant ses
lèvres dans les siennes ... une dernière fois.

III.
Le temps avait suspendu son vol afin de figer
ce baiser dans l'éternité. Le voile de nuages s'était entrouvert
laissant filtrer un pâle rayon de lune sur ces deux âmes amoureuses.
Même les gouttes s'étaient arrêtées en pleine course, émues d'une si
tendre dévotion. Lorsqu'enfin il trouva la force de mettre fin au baiser,
il lui murmura un dernier je t'aime en adieu.
– Mon amour ... Masumi, soupira une voix à
peine audible.
Pris au dépourvu, brutalement ramené à la
réalité, Masumi fut pris d'un violent frisson qui fit trembler tout son
corps. Maya était revenue à elle ... et elle l'avait entendu ... et elle
lui avait ... répondu. Les yeux encore écarquillés de surprise, il la
dévisagea attentivement comme s'il craignait de s'être pris à rêver.
Comme si ces quelques mots ne pouvaient avoir été réellement prononçés.
Et cependant, il était bien éveillé. Maya était toujours immobile dans
ses bras, mais son visage levé vers lui, elle l'observait intensivement,
ses grands yeux prêt à lire en lui ses moindre pensées. Elle avait
répondu à son amour. Qu'allait-il se passer? Masumi était assaillis de
sentiments contradictoires. Il était partagé entre l'incrédulité, une
joie indicible, une peur irraisonnée ... et il doutait. Trouverait-il la
force de l'abandonner maintenant qu'il avait entendu de vive voix ce que
depuis toujours il savait? Ce que depuis toujours il avait secrètement
espéré? Ce que depuis toujours il avait attendu? Maya les lui avait
offert ces mots d'amour tant désirés! Puis il repensa aux devoirs
auquels il devait se plier, à la compagnie qu'il devait diriger, au nom
qu'il devait honorer ... La lutte était engagée. Un combat sans merci
entre la recherche instinctive du bonheur et l'éducation de toute une
vie. Masumi Hayami était ... perdu. Arrivé à la croisée des chemins, il
ignorait quelle voie suivre. Cependant il était conscient que de cette
décision dépendait le cours de sa vie. Cela devait être la première fois
qu'il avait la possibilité de prendre son destin entre ses mains, de
s'écarter de la route tracée pour lui par son père alors qu'il n'était
encore qu'un enfant. N'était-ce pas ce qu'il avait toujours envié à
Maya? Cette incroyable faculté à suivre son propre cheminement sans
jamais se soucier des obstacles à surmonter?
Observant le visage soucieux de son compagnon,
Maya devina le combat qui faisait rage sous cette paisible surface. Mais
il l'aimait! Elle le savait! Elle l'avait entendu de sa propre bouche,
elle l'avait lu dans son regard et son amour transparaissait encore
tandis qu'il affrontait ses vieux démons. Alors l'âme passionnée de Maya
prit le dessus sur ses craintes. Si souvent par le passé elle avait
laissé éclater la violence de ses sentiments. Si souvent elle s'était
opposée à l'imposant Masumi Hayami. Si souvent elle lui avait jeté tout
son mépris au visage lorsqu'elle croyait le haïr. Jamais alors il ne
l'avait effrayée, jamais elle ne s'était souciée de ce que l'on pouvait
en penser. Il en serait de même cette nuit là. Elle décida d'être elle-même,
tout simplement, et de laisser libre cours à son amour. Quelle que fût
l'issue de ce qu'elle s'apprêtait à dire, elle ne voulait vivre avec
aucun regret.
“Masumi”, commença-t-elle, “je t'aime. Pardonne-moi
de te le dire seulement maintenant et de cette façon, mais je ne peux
plus me taire. En fait, je n'aurais jamais dû me taire. Je t'aime et je
t'ai toujours aimé. Dès les premiers instants alors que je n'étais
qu'une enfant. Mais pardonne-moi de l'avoir ignoré durant tout ce temps.
Tu étais avec moi en pensée alors que je te connaissais et ignorais tout
de toi à la fois. Tu étais mon premier admirateur, mon généreux
bienfaiteur, mon seul ami et mon unique réconfort. Tu étais mon inconnu
à la rose bleue et alors déjà tu étais entré dans mon coeur. Oh comme
j'ai souffert lorsque j'ai tout découvert! Ta véritable identité : tu
étais mon ennemi juré, celui qui m'avait séparée de ma mère! Et pourtant,
au plus profond de mon âme, je n'ai jamais cessé de t'aimer. Avec le
temps, l'amertume s'est dissipée et la colère envolée. Je t'aimais. Avec
chaque minute écoulée, mon amour a grandi, a mûri, s'est épanoui et
enfin j'ai compris. J'ai enfin compris que tu étais l'autre moitié de ma
vie. Et cette nuit, je te le dis: Je t'aime Masumi.”
Elle avait tout dit. Le sort en était jeté.
Lentement, les mots s'imprégnèrent dans l'esprit étourdi de Masumi. Puis
d'un coup, il saisit toute la signification de ce que Maya venait de lui
révéler. Elle l'aimait. Elle l'aimait! Oui, elle l'aimait! Ce désir
devenu réalité le comblait de bonheur. Mais à nouveau l'hésitation le
heurta de plein fouet douchant son élan d'enthousiasme. Serait-il
capable de la rendre heureuse? Ils avaient tous deux déjà tant souffert!
Les blessures du passé s'étaient-elles vraiment à jamais refermées? Maya
décela sur le visage de son ami des traces du doute qui continuait de le
hanter. L'éclat de son regard s'en trouvait terni et pourtant elle crut
y voir briller une lueur d'espoir. Alors elle hésita le temps d'un
battement de coeur, puis l'audace de son amour fut plus fort et elle
obéit à l'ordre venu du tréfond de son âme: elle passa ses bras autour
de Masumi et l'embrassa. Son étreinte commença timidement puis elle se
fit profonde et caressante et devint de plus en plus insistante. Maya
déversa dans ce baiser toute la force de son amour, la tendresse de son
pardon, la candeur de son âme, la promesse d'un bonheur à deux.... Et
Masumi y répondit avec la même fougue, la même passion ... le même
abandon. Face à la puissance de ses sentiments, il ne pouvait rien et il
cessa toute résistance. Tout comme Maya, il faisait don de lui-même à
l'être qu'il aimait, un présent qui durerait pour le reste de l'éternité.
Le grand, l'imperturbable Masumi Hayami venait d'accepter de remettre
son entière existence entre les mains délicates d'une petite fille.
Désormais, il ne lutterait plus contre son bonheur. Désormais, il
lutterait pour son bonheur ... et avant tout celui de Maya. Sa vie, son
avenir, c'était elle et rien qu'elle. Il la serra encore plus fort et
lui offrit son âme en retour. Maya se sentait si faible et si forte à la
fois qu'elle crut qu'elle allait défaillir. Lorsqu'enfin leurs lèvres se
séparèrent, ils eurent l'impression d'avoir quitté le paradis pour
redescendre sur terre.
Maya plongea son regard dans le bleu des yeux
de Masumi. Ce qu'elle y lut la remplit d'une joie sans limite : la
sérénité et l'apaisement d'un ciel azur sans nuage. Ce regard reflétait
le bonheur d'un amour reçu, accepté et partagé. Le tendre sourire sur
ses lèvres évoquait la promesse d'un avenir heureux au soleil éclatant.
Maya s'émerveillait de ce beau sourire. Elle ne se rappelait pas d'avoir
déjà vu Masumi afficher ce sourire simple et insouciant. Sans le savoir,
elle lui avait rendu le sourire innocent et plein de vie du petit garçon
qu'il n'avait été que trop brièvement.
– Je t'aime aussi petite fille. Je t'appartiens
désormais tout comme tu es ma Maya, mienne pour toujours! souffla-t-il
avec un rire au fond de la gorge. Et n'y tenant plus, il partit dans un
grand éclat de rire. Maya n'en revenait pas. Elle n'en croyait pas ses
oreilles. Masumi riait! Il riait bruyamment comme un enfant! Plus que
les mots ce rire du bonheur en disait long. Et elle n'en demanda pas
davantage. Son rire spontané et communicatif finit par la gagner et elle
mêla ses éclats de voix à ceux de son compagnon.
Leur rire résonait sans fin dans la nuit claire,
on aurait crû entendre le tintement pur de mille clochettes. Il avait
chassé les nuages. Attirée par ce bruit singulier, la lune argentée
était réapparue et projettait avec curiosité ses rayons sur les deux
âmes réunies. Attendrie, elle fit signe aux étoiles d'envoyer sur ces
êtres épanouis la bienveillance protectrice de leur éclat. Puis le géant
aux larges épaules se leva soudain, tenant toujours dans ses bras la
jeune femme au visage resplendissant. Il se mit alors à tournoyer sur
l'herbe tendre de la nuit, accentuant la gaîté de leurs éclats de rire.
Étourdi, il l'allongea sur le doux tapis vert et s'étendit à ses côtés.
Encore tout sourire, elle grimpa sur son torse avant de lui dérober un
baiser. Amusé, il s'empara d'elle et ils roulèrent ensemble jusqu'à ce
que finalement, il la retint captive dans ses bras. Épuisée mais ravie,
elle posa sa tête au creux de son épaule, serrée tout contre lui, à
l'écoute des battements précipités de son coeur. Elle était comblée et
ne demandait rien de plus à la vie. Masumi ressera son étreinte tout en
lui caressant de sa main libre ses longs cheveux soyeux. Il était comblé
et ne demandait rien de plus à la vie.
Epilogue
La lune, soupirant de plaisir à l'idée de ce
conte de fée bien achevé, alla à regret se coucher. Une à une les
étoiles lançèrent leurs adieux aux amoureux tandis que gentimment le
soleil leur offrait ses premiers rayons. Rose de timidité, il n'osait
cependant encore se montrer. Il craignait de gêner. Mais il n'en fit
rien. Car les deux silhouettes enlacées profitèrent du voile discret de
l'aurore pour s'éclipser. La naissance de cette merveilleuse journée
marquerait également l'aube de leur nouvelle vie.Plus tard, quelque part
dans la ville, une jeune et élégante femme vêtue de blanc sortait seule
d'un bâtiment sans prendre garde à rien , ni personne. Sur son visage
impassible, on ne pouvait deviner la rage qui couvait depuis qu'elle
avait reçu un message de celui qui avait été jusqu'à ce jour son fiancé.
Sur la feuille de papier qu'elle gardait froissée dans sa main, on ne
lisait qu'une seule phrase: “Je ne vous épouserai pas. Masumi Hayami.”
Parmi les invités, une dame entièrement vêtue de noir se tenait à
l'écart. Les commérages et les spéculations sur ce revirement inattendu
ne l'intéressaient pas. Au contraire, elle affichait un sourire
énigmatique. Une abondante chevelure sombre lui recouvrait la moitié du
visage. Et malgré cela, on voyait au malicieux pétillement de son oeil
que ce coup de théâtre la ravissait. L'air soulagée et satisfaite, elle
s'éloigna en riant. Loin du chaos engendré par son absence, Masumi
assistait à une autre cérémonie. Simple et discrète, célébrée dans
l'intimité de l'ombre d'un cerisier. Dans sa grande main il tenait celle
toute menue de Maya. D'une voix tremblante d'émotion et de bonheur, ils
se jurèrent un amour éternel et désormais à toutes épreuves. Et c'est
dans l'euphorie de l'aube d'une vie nouvelle que Masumi saisit Maya dans
ses bras et embrassa celle qui était désormais ... sa femme.
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